Pour en finir avec les agences de notation : un haut lieu de conflits d’intérêts au service d’une finance totalement débridée.
par Chantal Cutajar, Professeur affilié à l’EM Strasbourg, Directeur du Grasco Université de Strasbourg
et Claude MATHON
Les agences de notation paraissent être le domaine réservé des spécialistes de la finance.
Mais elles interrogent aussi les juristes. « Nul ne peut officier en sa propre cause » ! Ce
principe général de bon sens qui fonde celui de la prohibition des conflits d’intérêts,
devrait sans nul doute être appliqué aux agences de notation. Parce qu’en définitive qui
sont-elles ? Comment sont-elles financées, qui les paie ? Le sujet paraît tabou. Soit il est
délibérément ignoré, soit il est éludé. Or il est urgent de lever le voile car les décisions
que les agences prennent ont des conséquences importantes sur les budgets des Etats et
des ménages. En résumé si la France est obligée de verser des taux d’intérêt plus élevés
pour se financer, cela aura une répercussion directe sur les taux des crédits immobiliers
ou des crédits à la consommation de ces derniers.
Si, dans le système financier tel qu’il existe aujourd’hui, l’évaluation du risque attaché à
une créance, l’impact des politiques publiques sur la qualité de crédit des Etats sont
nécessaires, alors l’analyse de ces risques doit être confiée à des organismes au-dessus
de tout soupçon de conflit d’intérêts. Or, on est loin du compte :
1°) Les agences de notation sont rémunérées par les Etats ou les organismes qui veulent
être notés ou qui utilisent la note. Ce système « émetteur-payeur » dans lequel l’agence
de notation est employée et payée par l’acteur du marché qui souhaite être noté pour
pouvoir espérer obtenir des capitaux sur les marchés financiers est au coeur d’un conflit
d’intérêts surtout lorsque l’on sait que 90 % du chiffre d’affaires des agences de notation
provient des entités notées. Le conflit d’intérêts est patent et réside dans le fait que les
agences trouvent un avantage à attribuer une note supérieure à celle qui est réellement
méritée aux entités qui les financent. Les déclarations d’un ancien analyste de l’agence
Moody’s devant la Commission d’enquête sur la crise financière du Sénat américain est à
cet égard révélatrice : « la pire crainte d’un analyste était qu’il fasse quelque chose qui
mettrait en danger la part de marché de Moody’s, de causer du tort à son chiffre
d’affaires (…) et de perdre son travail en conséquence » alors qu’elle devrait être de
« contribuer à l’attribution d’une note qui serait fausse ». Un rapport du Sénat américain
de 2008 fait état de courriers électroniques dans lesquels des cadres demandent à leurs
analystes de surévaluer les notes pour ne pas perdre leurs clients. Les agences de
notation se veulent rassurantes : pour préserver leur réputation, il serait suicidaire pour
elles de sur-noter un de leurs clients sans risquer de perdre leur crédibilité. Rien n’est
moins vrai. Doit-on rappeler notamment que :
- Les agences de notation n’ont pas anticipé la crise asiatique de 1997 ;
- Elles ont joué un rôle dans l’aggravation des difficultés rencontrées par le Brésil
en 1999 ou en Argentine en 2001 ;
- Elles attribuaient la note AAA à Vivendi Universal deux semaines avant la faillite
du groupe ;
- En 2001 Standars & Poor’s et Moody’s attribuaient à Enron la meilleure note dans
la catégorie « Investissement » quatre jours avant la faillite de la société ;
- Standars & Poor’s, Fitch et Moody’s ont attribué le triple A aux subprimes
pendant plusieurs années favorisant ainsi le développement de la titrisation dont
on sait l’impact qu’elle a eu dans la genèse de la crise financière.
- Lehman Brother est notée A à la veille de son effondrement.
Tous ces « ratés » ont bel et bien atteint la réputation des agences mais ils n’ont eu
aucun effet sur leur chiffre d’affaires qui continue de progresser parce que le système
financier exige que les entreprises soient notées si elles veulent accéder aux marchés.
2°) Les agences mélangent les activités de conseil et les activités de notation. Une étude
de la SEC de 2008 a montré que des analystes de certaines agences participaient aux
réunions organisées par les émetteurs de dettes et les emprunteurs au cours desquelles
étaient fixées les commissions payées et les niveaux de note.
3°) Les agences sont un haut lieu de risque de délit d’initié, leur action ou inaction ayant
inévitablement une action sur les cours. Cf. les soupçons aux Etats Unis lors de la
dégradation de leur note ? En réalité les agences de notation sont au service du
développement d’une finance totalement incontrôlée. Il suffit pour s’en convaincre de
constater que parmi les 127 Etats analysés, il ne reste plus que 16 Etats notés AAA dont
le quart offrent aux utilisateurs les moyens juridiques de contourner toute tentative de
régulation en fournissant à quiconque le moyen de se cacher derrière les masques
impénétrables que sont les sociétés off shore : l’Ile de Man, Guernesey, Hongkong et
Liechtenstein.
Est-ce là le modèle de société que l’on veut nous imposer ? Celui-là même qui a généré la
crise en laissant hors de contrôle la création de produits financiers complexes et
opaques validée par des agences de notations définitivement discréditées par des
conflits d’intérêts tenus secrets ?
Le courage politique nécessite de rompre avec ce système qui donne aux agences de
notation une importance qu’elles n’ont pas et qu’elles ne doivent pas avoir dans un pays
libre régi par une Constitution. Non, ce n’est pas à elles de convoquer le Conseil des
ministres ou de faire l’élection du Président de la République française.
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